Article de L’Union Agricole du 1er Octobre 1814
Aux Bretonnes
Voici des semaines et des mois, qu’il ne m’a pas été possible d’écrire pour mes lecteurs fidèles. Depuis, une cohorte d’affreux barbares est venu s’abattre sur notre sol et nous vivons des heures tragiques mais réconfortantes.
Tragiques elles le sont, certes, à cause des hommes fauchés, en pleine jeunesse, des champs dévastés, des femmes mutilées, des maisons détruites, des cathédrales mises en miettes par des vampires assoiffés de carnage et de sang. Réconfortantes, elles le sont aussi, grâce au courage de nos soldats, à leur indomptable bravoure et à leur héroïsme qui atteint les extrêmes limites du sublime. C’est À croire qu’il faudrait un mol autre que celui-là pour exalter mieux la grandeur patriotique des sacrifices énormes consentis, avec une tranquillité sereine par la Nation toute entière.
A l’aube grise d’un de ces derniers jours, dans ce Saint-Yvi où maintenant j’habite, des soldats stationnaient aux carrefours des chemins. D’autres, près d’une grange, dévoraient en silence un repas froid. De voir ces capotes bleues et ces pantalons rouges me fit une impression étrange, car ces hommes s’étaient battus les semaines d’avant, près de la Fère-Champenoise. Tous avaient des barbes hirsutes et des brodequins encore maculés des poussières crayeuses de là-bas. Mais tous souriaient aux enfants et aux femmes, sans souci de leurs blessures à peine fermées qui les avaient tant fait souffrir. Ils ne songeaient qu’à repartir bientôt pour combattre encore, démolir le plus d’Alboches possible et délivrer la France de l’immonde souillure teutonne.
Eh oui, c’est ce but d’abord que nous voulons atteindre et que nous atteindrons. Malheureusement il est à prévoir que cette guerre sera longue, puisqu’ensuite il faudra poursuivre les infâmes jusqu’à dans leurs citadelles formidables. Et l’hiver vient, l’hiver maussade, l’hiver mortel aux soldats. Dites, ô bonnes grand’mères, dites, ô femmes soucieuses, dites, ô jeunes filles charmantes, avez-vous songé que, dans vos doigts agiles, peut se trouver le salut d’un nombre incalculable de troupiers…
Il vous est bien sûr arrivé, dans vos rêves tristes, d’entrevoir, par intuition, vos fils, vos époux, vos fiancés et vos frères couchés là pêle-mêle dans les champs, au hasard des balles, sous la pluie froide et les rafales mauvaises.
Oh ! les réveils pénibles ! Imaginez-vous des hommes qui se lèvent, transis sous leurs capotes trempées. Boiront-ils seulement quelque chose de chaud ? Ce n’est pas bien sûr et, cependant, il va falloir se battre encore, se battre toujours; avec des dents qui claquent, des mains qui tremblent et des entrailles qui hurlent. Quand on est couvert au moins, les nuits paraissent plus douces, les réveils moins terribles et la mort plus lointaine. Alors mes chères bretonnes, pour alléger un peu les souffrances de nos soldats, pour leur éviter surtout des maladies mortelles, il faudrait que, d’un commun accord, vous travailliez, de suite, à la confection de chauds chandails et de bonnes chaussettes.En agissant ainsi, vous conserverez à la France des existences précieuses et vous aurez bien mérité de la Patrie. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il faille insister prés de vous sur l’utilité d’une pareille besogne. Non! mais un grand nombre parmi vos compagnes, ignorent peut-être l’initiative généreuse qu’ont déjà prise des milliers de Françaises et c’est uniquement pour que vous leur en causiez que j’.ai cru devoir vous dédier ces lignes.
Au travail donc, compatriotes aimables !Jamais vous n’aurez accompli de lâche plus noble et, ardemment, je souhaite qu’elle vous porte bonheur !
Pierre Kermadec
Saint-Yvi, le 26 septembre 1914
Article de L’Union Agricole de mars 1915
St-Yvi
Pierre Kermadec. Nous recevons de notre collaborateur Pierre Kermadec, actuellement mobilisé, la lettre suivante:
Cher Monsieur,
J’ai mené une vie tellement intérieure depuis mon départ de Bretagne, que je viens de m’apercevoir seulement, dans le calme trop profond d’une salle d’hôpital, que je vous ai laissé sans nouvelles de moi. Il me sera peut-être possible, désormais, de correspondre avec votre journal d’une façon plus suivie, et de lui fournir, bientôt, des renseignements d’une importance capitale.
C’est une terrible chose que la guerre, et il faut avoir vu ces convois lamentables de blessés, dont quelques-uns meurent au milieu de souffrances inouïes, pour le comprendre. Mais tous, nous avons une confiance inébranlable en le succès final de nos armes et en l’écrasement définitif de l’odieuse puissance teutonne.
Le printemps, d’ailleurs, réserve à nos ennemis plus d’une surprise désagréable et le retour des hirondelles sera le prélude d’une vigoureuse offensive de notre part. On pourra donc saluer, cette année encore, sans trop d’amertume, l’arrivée des dames messagères qui symbolisent l’Espérance et l’Amour.
De grands mouvements se préparent qu’il n’est pas possible de dévoiler, la cavalerie se reforme pour d’énergiques poursuites et Mersidor, sans doute, verra la fin de l’horrible cauchemar qui oppresse tout de poitrines.
Alors, cher Monsieur, ce sera le retour vers la terre bretonne, vers nos villages paisibles, vers nos humbles chapelles, vers nos beaux ajoncs d’or, retour triste à cause des disparus, mais retour fier, quand même, puisque les fils d’Armor se seront montrés, jusqu’au bout, d’une bravoure indomptable.
Peut-être, d’ailleurs, cette guerre sera-t-elle un bien fait pour ceux qui restent et pour les générations futures. Je crois, en effet, qu’elle aura établi un lien de confraternité indissoluble, entre une foule de gens, qui, hier encore, se querellaient avec une rage insensée pour des motifs imbéciles ou futiles.
Au revoir donc, mon cher Abalor. D’ici quelques semaines il va se passer des choses épiques, des scènes grandioses et dans ces scènes-là je suis certain d’avance de jouer un rôle d’acteur, ce qui me rend joyeux, joyeux au-delà de toute expression.
Confraternelle poignée de main.
Julien LE COR (Pierre Kermadec) 6e Régiment de chasseurs, 1 escadron territorial Niort (Deux-Sèvres)
Article de L’Union Agricole du 22 juin 1919
Tableau de Guerre (Les contrastes)
NOTRE MORAL
C’est dans une petite bourgade bretonne (Névez) non loin de la mer, ce samedi 2 août 1914.
Nous sommes en pleine moisson. Des charrettes bondées de gerbes pesantes traversent les rues au pas tranquille de gros bœufs de labour.
Rien dans la campagne n’a transpiré des bruits inquiétants du dehors. Tout à leurs travaux rudes, les moissonneurs ignorent Sarajevo et la sourde menace qui plane sur l’Europe. Comme d’habitude en celle saison, ils travaillent, et c’est partout un ronflement de machines sur des aires en plein soleil, où des femmes, armées de fourches se démènent, un mouchoir sur la tête.
Près d’une maison d’école, je cause avec un gendarme. Nous parlons des événements qui se précipitent, avec une solennité grave. Pour moi, c’est la guerre, sans aucun doute possible. Pour lui, ce n’est qu’une chaude alerte, mais combien angoissante !
A deux heures il me quitte pour retourner à sa caserne. Nous nous serrons la main sur cette boutade de moi : « surtout, ne nous revenez pas ce soir avec des affiches de mobilisation ! »
Je ne tiens plus en place depuis trois jours. Jeudi dernier, dans une conversation particulière, je disais encore, à je ne sais plus quel personnage politique : « ce sera la guerre ! » Et ce spectre de la guerre me hante. Non que je le craigne pour moi-même, mais j’ai si peur que nous ne soyions pas prêts, si peur que les fautes de 1870 ne se renouvellent. Alors, que deviendrait-il de notre chère France l… Et puis, la guerre est une épouvantable chose. J’ai encore les récits de l’Année terrible dans la téte et je viens de me battre au Maroc, de vivre quatre ans sous la tente, en plein soleil torride /…
A quatre heures, la vue d’une auto rapide pavoisée de drapeaux tricolores fait courir dans mes veines un frisson douloureux. Elle stoppe devant la Mairie et le gendarme de tout à l’heure en descend avec un autre personnage. Je m’approche. Des affiches de mobilisation sont là sur une banquette. Des ordres rapides s’échangent et le tocsin sonne.
Surprises, angoissées, des femmes s’agitent au seuil des portes. Des volontaires se proposent pour aller dans les hameaux placarder les affiches. Et le tocsin sonne toujours comme un glas de mort. Au fond, c’est bien un glas de mort qui, à cette heure, teinte lugubrement aux quatre coins de la France.
Pauvres femmes et pauvres enfants. /…
C’est maintenant l’inoubliable série des départs. Des plus lointains villages arrivent sans cesse des carrioles bondées de monde. Toutes s’arrêtent et se rangent le long des maisons basses du bourg.
A voir celle foule grouillante d’hommes et de femmes endimanchés on pourrait se croire en un jour de grande fête. Mais les femmes ont le maintien triste et les yeux rougis à force d’avoir pleuré. Elles ont emmené là, on ne sait trop pourquoi, toute leur progéniture, — jusqu’à des bébés au sein qui geignent, dorment ou tètent, leurs menottes crispées sur la peau de leur mère.
Puis c’est le dernier repos en commun dans les auberges. Au fond des salles obscures, il y a de longues tables bruyantes. Les hommes sont nerveux. Eux, d’ordinaire taciturnes, causent aujourd’hui d’abondance, comme pour s’étourdir. Des grands pères, aux longues barbes de patriarches, évoquent là, tout d’une haleine, leurs souvenirs de l’« Année terrible ». Ayant gardé vivace la haine du Prussien, ils avouent être peinés de leur impuissance à combattre. Ils aimeraient tant prendre leur revanche sur les teutons maudits !
Les femmes, elles, ne causent pas ou causent peu. Le cœur gros, elles songent aux malheurs de la guerre, l’avenir incertain et de sombres pressentiments les agitent. Des idées de deuil et de mort planent sur ces hommes en partance. De temps en temps, quelques épouses se penchent sur leurs maris pour de suprêmes recommandations à voix basses.
Puis vient l’heure d’embarquer et ce sont de longues théories d’êtres bigarrés le long des chemins. A la gare, fiévreusement, des femmes ôtent des médaillons suspendus à leurs cous pour les glisser dans la main de leurs hommes, — d’humbles petites médailles achetées jadis en des lieux de pèlerinage connue et qui, parait-il, préservent de la mort.
Un panache de fumée, une noire machine trépidante, des wagons fleuris et, sur le quai, sous le beau soleil d’août, au bruit de lourds sanglots ont lieu les dernières étreintes. Se reverra-t-on jamais ?.…
Oh ces convois du début Ils roulaient vers le front une jeunesse vaillante désireus de se mesurer avec l’ennemi exécré. A toutes les portières des compartiments, tracées à la craie, se lisaient au milieu des bouquets et des blanches, d’enthousiastes inscriptions où revenaient ces mois fatidiques : « .4 Berlin ! à Berlin ! » Car la victoire, en France, paraissait foudroyante et certaine. Ces trains, on les regardait fuir avec les yeux de l’âme, et des mouchoirs partout s’agitaient à leur passage et des mains de jeunes filles et de femmes envoyaient, aux futurs héros qui s’en allaient joyeux, de longs baisers fraternels.
Dans cette même bourgade bretonne, en Juin 1917. — Sorti pour deux semaines de l’ardente fournaise de l’Aisne, j’ai voulu passer là quelques heures avec d’anciens camarades. Et, tout de suite, je rencontre des visages connus, — visages de femmes pour la plupart et visages de vieux aux rides profondes, mais énergiques encore. Alentour du clocher moderne, ce sont bien les mêmes demeures en granit sombre, habitées par les mêmes familles besogneuses.
Beaucoup d’épouses et de mères en deuil, ce qui, hélas ! Ne me surprend pas. Que de Veuves et d’Orphelins !
La vague d’enthousiasme patriotique qui naguère déferlait sur la France, lentement s’est éteinte. Les femmes honnêtes sont sans courage et vivent dans la tristesse et dans les larmes, dévorées d’inquiétude, tenaillées par l’angoisse des incertains retours. Voilà trop longtemps aussi quelle dure, cette guerre, trop longtemps qu’elles souffrent et voient souffrir les autres, ces femmes ! Rien à l’horizon qui permette de soupçonner la fin des boucheries atroces ! Ne leur parlez plus de dévouement, de sacrifice et de gloire. En face des incalculables victimes du conflit gigantesque, ces mots, maintenant, leur paraissent creux. D’une voix âpre et mordante elles vous répondraient, qu’elles en ont assez, qu’il y a, de par toute la France, une foule d’embusqués qui n’ont jamais vu le feu et que ce sont les mêmes qui toujours se battent.
Je connais trop l’antienne pour essayer de celle consolation-là, car le malheur veut qu’elles disent vrai sans en être bien certains. Aussi je me contente de les plaindre, en leur disant d’espérer, quand même.
Mais à côté de ces femmes, il en est d’autres qui mènent joyeuse vie. Épouses de maris ivrognes, aimant elles-mêmes boire, jamais elles n’ont eu situation meilleure. Que leurs hommes soient à la guerre, elles s’en moquent, que leurs enfants crèvent de faim, elles s’en fichent ! Du moment qu’elles ont la panse pleine, tout leur est égal. Mauvaises épouses, mauvaises mères, mauvaises Françaises, par égoïsme bestial, elles voudraient que la lutte géante ne finisse plus(1).
De ce tableau navrant doit-on conclure que le moral de la Nation parmi les civils ne soit pas à la hauteurs des événements et faut-il désespérer de notre chère pairie? Non, car je n’ai parlé que des rares cultivatrices et d’une certaine catégorie de soulardes. Depuis trois ans que les premières se livrent aux travaux rudes de la terre, elles sont lasses infiniment et, pour leur redonner du courage, il suffirait de leur fournir un peu de main-d’œuvre. Si elles ont le caractère aigri, la France est toujours en droit de compter sur elles.
Mais que dire de ces mères admirables, de ces épouses sublimes qui, sous leurs vêlements de deuil, portant haut la tête et se font gloire d’avoir donner des martyrs au pays Oh ! les saintes femmes Elles ne désespèrent point de l’avenir, celles-là, et trouvent encore pour consoler les autres, les paroles qui enflamment, les mois qui réconfortent. L’une de ces mères ne me disait-elle pas un jour avec une sorte d’orgueil farouche :
« J’ai perdu trois enfants à la guerre, mais il m’en reste deux autres et qui les vengeront » !
Et puis, je n’ai parlé que des femmes. Les femmes ont toujours exécré la guerre et celle-ci, pour leurs pauvres nerfs surexcités est vraiment trop longue. Mais il reste les hommes, les infirmes et les vieux. Ceux-là travaillent en silence, car ils savent pourquoi ils travaillent.
Résolument, au départ de leurs fils ou de leurs gendres, ils se sont mis à l’œuvre, à l’heure où ils pouvaient prétendre au repos. El depuis, ils bêchent, sèment, sarclent, labourent et récoltent, heureux de voir la terre produire sous leurs mains débiles, heureux surtout de se sentir indispensable à l’humanité.
La plupart sont d’anciens combattants. Au début de la guerre, devant notre recul, ils ont frémi d’angoisse. Puis la Marne a ranimé leur foi chancelante, et, maintenant, ils comptent sur la victoire. Le dimanche, après la messe, ils se groupent autour du communiqué. Beaucoup ne savent pas lire, quelques-uns mêmes ne connaissent pas un mot de Français. Mais le maître d’école est là qui leur traduit les dépêches officielles, et ils s’en vont satisfaits, à l’annonce d’une victoire. Combien pourtant parmi eux n’ont plus de fils ou de gendres ?
J’ai parlé de maître d’école. Celui de cette bourgade, est un apôtre de charité. Trop vieux pour combattre, il se prodigue en bonnes œuvres. Je l’ai trouvé dans son jardin, occupé de ses légumes. Comme c’est un vieil ami, il m’a mené chez lui. Certes, il déplore la longueur de la guerre. De grosses fautes ont été commises, d’autres se commettent encore. Nous n’étions pas prêts, d’ailleurs. Mais maintenant, malgré la défection des Russes, avec le concours américain qui se
fait proche., il ne doute pas de l’issue finale et fulmine contre les promoteurs de « paix
blanche (1) ». A quoi donc auraient servi tant de sacrifices, s’il nous fallait renoncer aux indemnités et au retour à la terre natale de nos provinces perdues !
Par exemple, ce dont il ne cause pas, c’est de son inaltérable dévouement à la plus sainte des causes. Il patronne toutes les œuvres de guerre et s’intéresse surtout au sort de nos prisonniers. Chaque, semaine, sur son bureau, ses élèves déposent une obole et tous les dimanches, des quatre coins de la commune, des jeunes filles, des femmes et des vieux lui versent de petites sommes qui grossissent, pour le plus grand bien des malheureux internés en plein coeur de l’Allemagne (2).
Je pourrais multiplier les exemples. Ils sont plus nombreux qu’on ne pense et nous lavent d’une foule de petites vilenies nées du fait de la guerre. El c’est pourquoi il est permis d’affirmer hautement que la France est demeurée la Nation brave entre toutes, qui symbolise, aux yeux du Monde, la Justice et le Droit dressés, pour une lutte suprême, contre la plus odieuse des Barbaries
De Saint-Yvi, au cours d’une permission, Juin 1917
Pierre Kermadec.